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Operaphile

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Comptes rendus de spectacles lyriques... entre autres choses....


29 septembre 2016 - Eliogabalo (Cavalli) à l'Opéra Garnier.

Publié par Jean Luc sur 30 Septembre 2016, 17:34pm

Catégories : #Opera mis en scene


J'ai suffisamment moqué la propension de l'Opera de Paris à se concentrer sur du répertoire plus que connu et à jouer la sécurité pour ne pas saluer le très gros pari que représente cette programmation. Proposer en spectacle d'ouverture de la saison une œuvre quasi inconnue d'un maître du baroque peu connu du grand public, y distribuer des contre ténors dans une salle déjà vaste pour ce type de voix et offrir des débuts à l'Opera au chef et au metteur en scène, voilà qui ne manque pas d'audace....

Composé en 1667 sur commande de la famille Grimani, la création d'Eliogabalo fut interrompue pendant les répétitions et l'œuvre ne fut pas créée du vivant de Cavalli. Il faudra attendre.... 1999 pour que cet opéra, le dernier de Cavalli qui nous soit parvenu, soit créé au Theatro San Domenico de Crema. L'intrigue repose sur le personnage historique d' Heliogabale, empereur romain de 218 à 222. L'opéra le décrit comme un adolescent (de fait il a 14 ans lors de son accession au trône), débauché, violeur et libidineux. Après avoir violé Eritea, fiancée de Giuliano, il jette son dévolu sur Gemmira, promise à son cousin Alessandro. De tentatives de séduction en tentatives de viol, en passant par des tentatives d'assassinat, Eliogabalo échouera et il finira tué, ainsi que ses comparses Lenia et Zotico. Bien entendu, cet argument mettant en scène un tyran romain débauché et efféminé doit beaucoup au contexte vénitien de la commande...

La force de cet ouvrage c'est d'abord une musique extraordinaire, d'une richesse et d'une inventivité remarquables. La filiation avec la musique de Monteverdi est patente et cette partition, somme toute pauvre en ariettes virtuoses, est riche de sensibilité. Leonardo Garcia Alarcon, à la tête de Capella Mediterranea relève le défi avec un égal bonheur tout au long de la soirée, ce qui n'est pas si évident quant on joue à Garnier une œuvre davantage conçue pour des salons aristocratiques ou des petits théâtres. Riche de couleurs et d'effets, théâtrale et sensible à la fois, son interprétation est anthologique et cherche ( avec succès) à nous captiver. Il faut également saluer la très belle prestation du Chœur de chambre de Namur qui se coule sans aucune difficulté dans la lecture de Garcia Alarcon.

Vu l'argument et le côté sulfureux du personnage d'Eliogabalo, on pouvait craindre toutes les facilités de mise en scène. Pour sa première mise en scène d'opéra, Thomas Jolly les évite scrupuleusement. Sans tordre l'histoire, il nous livre un drame violent dont il assume les effets comiques propres à la production vénitienne de l'époque. Très respectueux du beau livret (anonyme) et de la partition, il caractérise efficacement des personnages dont il parvient à saisir, malgré le drame grandiose au sein duquel ils évoluent, toute l'humanité. S'appuyant sur les très belles lumières d'Antoine Travert qui sont avant tout des éléments de décor, les costumes "rêves d'Orient" de Gareth Pugh et les décors minimalistes et efficaces de Thibaut Fack, il réalise un travail irréprochable qui soutient le drame, nous le donne à voir et nous livre régulièrement et discrètement, comme par inadvertance, des clés de lecture.

Sur scène, j'ai été déçu par l'Alessandro de Paul Groves et très gêné par l'Atilia de Mariana Flores. En méforme vocale évidente, la voix de Mariana Flores était affligée d'un très désagréable vibrato qui lui donnait un timbre métallique voire grinçant dans l'aigu. Inélégamment, l'Opera a omis d'informer le public qu'elle était souffrante, information qui aurait permis de comprendre ces difficultés et de la remercier pour avoir malgré tout assuré la soirée. Paul Groves a connu des problèmes de justesse, notamment durant l'acte I. Si le timbre de ténor est beau, Groves traverse l'œuvre comme si elle lui était indifférente et manque par trop de sensibilité à l'esthétique baroque pour être convaincant. Ces réserves, que le public n'a pas semblé partager au vu des applaudissements dont il a salué ces deux interprètes, sont les seules qu'appellent un plateau jeune et convaincant.

Le Nerbulone de Scott Conner est comique à souhait, truculent et servi par un beau timbre de basse. En Lenia, le tenor Emiliano Gonzalez Toro est réjouissant de méchanceté et d'aigreur . Il compose un couple parfaitement inquiétant, mais aussi ridicule, avec son comparse Matthew Newlin, beau tenor qui semblera toutefois un peu fatiguer au long de la soirée. L'Eritea d'Elin Rombo est lumineuse et sert une superbe interprétation, toute en dignité, de matrone romaine. La voix est d'un grain très séduisant, parfaitement homogène et projetée. Sabadus est un Giuliano scéniquement convainquant mais un peu vert vocalement. Si il peine dans le bas médium à affronter le grand vaisseau qu'est Garnier, sa composition toute en délicatesse et en luminosité compense très largement ce petit manque de puissance et ses duos avec Eritrea sont bouleversants de sensibilité. La Gemmira de Nadine Sierra est également remarquable. Manifestement en grande forme vocale, la soprano semble superbement à l'aise dans ce beau rôle de noble romaine, actrice de son destin

Franco Fagioli enfin. Impérial comme il se doit.... Se jouant avec son aisance coutumière des difficultés de la partition, affrontant avec la même perfection les redoutables vocalises et les non moins dangereux graves poitrinés, il compose un adolescent désinvolte, cruel et tyrannique mais dont les faiblesses, les fragilités affleurent en permanence sous une interprétation parfaitement maîtrisée.

Une très belle soirée et une entrée réussie au répertoire de l'Opera national de Paris.

29 septembre 2016 - Eliogabalo (Cavalli) à l'Opéra Garnier.

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