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Operaphile

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Comptes rendus de spectacles lyriques... entre autres choses....


15 novembre 2016 - Hermione (Rossini) au Théâtre des Champs Elysées.

Publié par Jean Luc sur 18 Novembre 2016, 22:44pm

Catégories : #Opera version concert

Quelle soirée, mais quelle soirée ! 

Ermione fait partie de ces grandes œuvres quasi inconnues et en tout cas très rares à la scène. Sa création au San Carlo de Naples, le 27 mars 1819 est un échec et l'œuvre n'y sera représentée que sept fois. Opéra en deux actes sur un livret en italien d'Andrea Leone Tottola, il est directement inspirée de l'Andromaque de Racine. Il faudra attendre 1977 pour qu'Ermione réapparaisse (en version de concert) puis 1987 pour une mise en scène (à Pesaro avec Montserrat Caballe et Marilyn Horne, Chris Merritt et Rockwel Blake). Bien que réapparue, l'oeuvre reste très rare, peut être à cause de sa violence, inhabituelle dans ce répertoire, peut être à cause de la distribution d'exception qu'elle impose et notamment des trois ténors de haut niveau qu'elle convoque, peut être à cause du dérangeant personnage d'Ermione.

L'argument reprend celui de la pièce de Racine. Oreste aime Ermione qui aime Pyrrhus qui aime Andromaque qui aime Hector, dont elle est veuve. Rossini place toutefois Ermione au centre de l'action : rejetée par Pyrrhus qui épouse Andromaque, elle pousse Oreste à assassiner Pyrrhus puis, une fois le meurtre commis, elle repousse et maudit le malheureux Oreste.

Alberto Zedda est le grand triomphateur de la soirée. Du haut de ses 88 ans, il survolte l'orchestre de l'Opera de Lyon et lui imprime des sonorités d'une incroyable violence tout en restant dans une irréprochable esthétique rossinienne. La précision des ensembles est incroyablement ciselée (jusqu'à 9 solistes et le beau chœur de l'Opera de Lyon), les pupitres sont exaltés, particulièrement  les bois, et l'accompagnement des voix impeccable. Un grand, très grand, maestro rossinien qui met en valeur les nombreuses audaces de cette partition. Il sera ovationné à diverses reprises par une salle aux anges.

Dans le rôle d'Andromaque, Eve-Maud Hubeaux rate son entrée avec une voix comme décolorée et une présence des plus faibles. On se dit à ce moment que la mezzo ne surmontera pas ce rôle écrit pour un contralto. Erreur car par la suite elle déploiera une voix particulièrement longue et veloutée, aux très beaux graves et au chant d'une élégance rare. Michaël Spyres est contraint de se battre avec le rôle de  Pyrrhus, dans lequel il frôle la limite de ses moyens, qui ne sont pas petits. Il affronte avec vaillance un ambitus  impossible, modulant des variations racées, colorant avec art toutes ses interventions. Mais si ces graves sont dignes des meilleurs barytons et si le médium est parfaitement timbré, Spyres est contraint un peu trop souvent à user de la voix de tête et l'aigu semble parfois s'amincir dangereusement. 

Dmitry Korchak est totalement convaincant en Oreste et ce dès son air d’entrée, un « Reggia abborita ! » dans lequel il expose une technique époustouflante (quelle longueur de souffle !)  soutenue par une voix au timbre viril qui a beaucoup gagné en couleurs et une diction fine et élégante. La projection est parfaitement maîtrisée, l'aigu est précis et puissant, et les ornementations menées avec un art consommé. Troisième tenor, Enea Scala compose un Pylade ambigu dans sa relation à Oreste. Il est à l'évidence dans le plaisir du chant rossinien, et son beau timbre, très italien, lui confère un charme indéniable qui est aussi servi par une technique très sûre, un aigu solaire, un ton juste et une projection irréprochable.

La basse Patrick Bolleire sert un très bon Fenicio, dramatique à souhait grâce à une voix profonde et bien timbrée. Dans les rôles plus modestes, André Gass (Attilio), Josefine Göhmann (Céphise) et Rocco Perez (Cleone) s'en sortent avec les honneurs même si c'est la jeune interprète de Cleone qui semble la plus prometteuse, avec un beau soprano agile et musical.

Le rôle d'Ermione était confié à Angela Meade à qui revenait ainsi le redoutable honneur de succéder à la Colbran, créatrice du rôle.  Dès les premières notes le caractère de cette voix de soprano dramatique colorature est évident et sera éclatant tout au long de la représentation pour culminer dans sa scène finale de folie. La voix puissante sait s'alléger pour offrir des demi teintes mystérieuses, semble pouvoir se colorer à l'infini, et peut basculer avec aisance dans un registre de tête aux suraigus filés. Le timbre est beau, la voix pleine et tranchante, parfaitement homogène jusqu'au contre-ré. L'agilité et l'aisance des vocalises sont souveraines mais même dans ces moments de virtuosité, la diction reste soignée et, surtout, l'interprétation reste prééminente : détresse, sentiment d'abandon, colère, rage, espoir, déception.... c'est toute la palette du sentiment amoureux blessé qui nous est exposé avec un rare talent. 

L'engagement dramatique est total et le personnage qu'elle incarne est à la fois terrifiant de folie et bouleversant de détresse. Une très grande interprétation qui a visiblement hypnotisé le public qui a acclamé Angela Meade en fin de spectacle. 

Seuls de tels talents exceptionnellement réunis sous l'autorité d'un chef incomparablement rossinien pouvaient restituer à ce point la grandeur tragique, la sauvagerie, la brutalité et la violence d'une partition qui était ce soir un véritable chef d'œuvre.

15 novembre 2016 - Hermione (Rossini) au Théâtre des Champs Elysées.

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Bruno 19/11/2016 17:26

A soirée d'exception chronique tout aussi brillante !

Jean Luc 19/11/2016 17:51

Rhoooo.... Merci mais n'en fait pas trop quand même !!!!

ADAM HELENE 19/11/2016 00:57

Quelle soirée inoubliable... j'ai encore dans l'oreille la splendeur musicale et vocale de cette Ermione !

Jean Luc 19/11/2016 07:07

Oui. Indubitablement, une des plus belles soirées parmi toutes celles auxquelles j'ai pu assister. Ce quelque chose de spécial qui se dégageait de la direction de Zedda et qui emportait les cinq principaux rôles à des niveaux incroyables d'excellene et d'expression.

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