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Operaphile

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Comptes rendus de spectacles lyriques... entre autres choses....


12 janvier 2017 - Il Trionfo del Tempo e del Disinganno (Haendel) à l'Opera de Lille.

Publié par Jean Luc sur 14 Janvier 2017, 18:20pm

Catégories : #Opera mis en scene

Reprise du festival d'Aix, c'est également la version originale de 1707 que nous propose l'Opera de Lille. Arrivé depuis peu à Rome, Haendel a 22 ans et il est confronté à la nécessité de se faire rapidement une place. De cette nécessité, on peut déduire l'incontestable italianité de l'écriture musicale, le choix de la forme de l'oratorio (Clément XI a interdit la représentation d'opéras à Rome), et celui du librettiste, le cardinal Benedetto Pamphilj, de surcroît petit neveu du pape Innocent X...   

Cet oratorio est marqué par de nombreuses singularités : 

l'écart - la confrontation ?- entre une musique inventive, gracieuse, séduisante et un livret austère, impitoyablement moraliste et convenu, dans lequel il ne se passe rien ;
l'absence de chœurs qui fait ressembler l'œuvre à une grande cantate pour quatre solistes et la présence en son sein d'une sonate pour orgue et orchestre dont on dit qu'elle était interprétée par Haendel lui même lors de la création ; 
Il s'agit du premier oratorio de Haendel (1707) mais aussi de son dernier (il l'aura remanié deux fois pour le produire en langue anglaise, la dernière en 1758) ; 
Haendel lui empruntera des numéros pour de nombreuses autres œuvres, notamment le "Lascia la spina" qui deviendra l'une de ses plus fameuses arias dans Rinaldo (Lascia ch'io pianga) dès 1711.

L'argument repose sur l'affrontement de quatre figures allégoriques qui voit le Temps et la Désillusion alliés pour s'opposer au Plaisir qui pousse la Beauté vers une existence d'insouciante jouissance. Peu à peu, Beauté se laissera convaincre de renoncer et choisira le couvent. C'est la victoire du Temps et de la Désillusion sur le Plaisir....

Dénonçant le caractère scandaleux et dogmatique de l'œuvre dans lequel il voit une manifestation de la volonté politique de domination de l'Eglise catholique de la contre réforme,  Krzysztof Warlikowski en vient presque à condamner la beauté musicale de l'oratorio qui se met au service d'une œuvre de propagande "sur le double thème de la dépravation féminine et de la victoire de l'Eglise". Il s'agit donc pour la mise en scène de combattre cette propagande. Cette lecture se retrouve dans la saisissante projection en noir et blanc qui accompagne la sonate d'ouverture : Beauté danse avec un beau garçon et Plaisir (son frère aîné ?) lui offre un cachet que les trois se partagent bouche à bouche. Le garçon et Beauté perdent connaissance et sont transportés aux urgences où les parents de Beauté accourent (Temps et Désillusion). Beauté sort du coma mais pas le beau garçon, qui meurt. Cette trame traverse toute la représentation et sur le dernier air, Beauté se suicide, s'offrant à la mort et non à Dieu comme le voudrait le livret du cardinal. Le décor est celui d'une salle de cinéma tournée vers le public. L'espace est coupé en deux par une cage de verre verticale dans laquelle se vivent les plaisirs. Le côté gauche est réservé à la jeunesse insouciante (Plaisir et Beauté) et côté cour on retrouve la maturité, l'ennui et la mort. Remarquable, Pablo Pillaud-Vivien, incarne avec énergie, voire avec rage, la sensualité animale qu'exalte le Plaisir. Il danse, se dénude, séduit, au milieu de figurantes fantomatiques et hagardes qui semblent incarner le destin de Beauté si elle persiste à suivre la voie des plaisirs. La mise en scène apporte ainsi un contraste dramatique saisissant avec la grâce de la musique et le travail de Warlikowski est remarquable si l'on veut bien oublier la projection trop longue de fin de première partie (Jacques Derrida et Pascale Ogier).

Dans la fosse, le travail d'Emmanuelle Haïm, à la tête de son Concert d'Astrée, est en parfaite adéquation avec cette recherche délibérée de contraste. A aucun moment elle ne fait du Trionfo un oratorio dramatique, privilégiant des couleurs de musique de chambre. D'une œuvre qu'elle connaît bien et qui fut l'un des premiers enregistrements du Concert d'Astrée, elle donne une interprétation vive mais dépourvue d'effets, délicate, pour tout dire élégante (on pardonnera sans difficulté les quelques égarements des bois en première partie). La musique se déploie en toute simplicité et l'attention portée aux chanteurs est permanente. Et les quatre interprètes qu'elle accompagne justifient pleinement cette attention.

Assez inattendu, et dans ce répertoire baroque et dans cette tessiture de "barytenor", Michaël Spyres interprète un Temps dont il souligne l'autorité et le caractère peu aimable : terrible (son 1er air "Urne voi..." est effroyable et  saisissant), ivre de puissance  ("Folle....") voire méchant quand il évoque ses crocs impitoyables. Michaël Spyres nous fait ici découvrir un médium et un bas médium somptueux, ce qui ne l'empêche pas d'user de quelques uns de ces suraigus merveilleusement colorés et atteints avec une déconcertante aisance qui font sa signature.

Sara Mingardo est d'une troublante humanité. Comme si la Désillusion, plus encore que les trois autres allégories était un attribut essentiellement humain. La musicalité de cette grande contralto est évidente, la voix est à la fois sombre et caressante et son interprétation aux références quasi maternelles est une réussite.

Le Plaisir de Franco Fagioli est, comme prévu, une grande réussite. Plus acteur (mieux dirigé ?) que souvent, il compose un personnage sinueux, insinuant voire malsain. La voix est toujours à son sommet, sur toute l'étendue de ses désormais fameuses trois octaves, la longueur de souffle est stupéfiante tout comme les coloratures ("Come nembo che fugge....") et la ligne de chant est admirable (son " Lascio la spina ..." est d'anthologie). 

Ying Fang (Plaisir) brule les planches et crève l'écran (grâce aux belles projections "live" de Denis Guéguin). Au regard de la lourdeur du rôle et du niveau de ses partenaires, la performance n'est pas mince. Soprano coloratura au timbre chaleureux, à la voix pourvue d'un vibrato parfois à peine perceptible, elle sait alourdir son timbre pour nous transmettre un désespoir qu'elle rend palpable, ou au contraire l'alléger pour nous faire vivre ses hésitations, son attirance pour les plaisirs, sa jeunesse. Elle confère à son personnage une épaisseur incontestable, capable de passer des virtuoses et impeccables ornementations de « Un pensiero nemico di pace ... » au cantabile le plus depouillé et le plus pur qui accompagne son très émouvant suicide ("Pure del cielo..... Tu del ciel ministro eletto"). Son interprétation est marquée par une brûlante densité, une intensité rare et une implication dans un travail d'actrice digne des plus grandes.

Au delà des très grandes qualités de chacun des chanteurs, le plus frappant était l'homogénéité vocale soutenue par le travail d'Emmanuelle Haïm et l'engagement sans concession dans une incarnation "radicale" des allégories. En fin de compte, le triomphe du plaisir du spectateur.

 12 janvier 2017 - Il Trionfo del Tempo e del Disinganno (Haendel) à l'Opera de Lille.
 12 janvier 2017 - Il Trionfo del Tempo e del Disinganno (Haendel) à l'Opera de Lille.
 12 janvier 2017 - Il Trionfo del Tempo e del Disinganno (Haendel) à l'Opera de Lille.

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Bruno Maury 15/01/2017 14:39

Excellente chronique, bravo Jean-Luc !

Jean-Luc 15/01/2017 14:49

Merci.... Tu vas me faire rougir....

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