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Operaphile

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Comptes rendus de spectacles lyriques... entre autres choses....


16 juin 2017 - Il Signor Bruschino (Rossini) au Théâtre des Champs Elysées.

Publié par Jean Luc sur 24 Juin 2017, 17:02pm

Créé 10 jours avant l’heroique Tancrede et 4 mois avant la désopilante Italienne à Alger, Il Signor Bruschino est un échec total lors de sa création le 27 janvier 1813 au Teatro San Moise de Venise, puisqu’il ne connut qu’une unique représentation. Ce retentissant échec - d’autant plus notable que Tancrede triomphe à Venise le 6 février - est probablement dû aux circonstances : il s’agit du 4ème opera bouffe de Rossini donné au San Moise en 12 mois, dont 3 ont eu le même librettiste et qui ont tous peu ou prou la même structure musicale.

 

Très populaires à Venise en ce début du XIXème siècle, ces farces en un ou deux actes comprennent un effectif réduit de chanteurs (5 ou 6), dont un obligatoire couple d’amoureux et des personnages comiques, et sont écrites pour un orchestre restreint (ici flûte, deux hautbois, cor anglais, deux clarinettes, basson, deux cors, cordes et basse continue pour les récitatifs). À ces raisons d’economies, Rossini ajoute une structure musicale assez corsetée : trois ensembles rythment une partition de huit numéros. L’argument est celui d’une intrigue amoureuse, dans laquelle l’absurde le dispute à l’embrouillamini. Pour faire court, les deux amoureux (Sofia et Florville) qui cherchent à s’unir  malgré la promesse du tuteur de marier Sofia au fils de Bruschino. Florville se fait donc passer pour ce dernier et ce quiproquo ridiculise Bruschino senior. Evidemment, tout finira bien ! 

 

Trois innovations, ou singularités si l’on préfère, marquent Il Signor Bruschino : les coups d’archets sur les pupitres pendant l’ouverture, l’absence d’air solo pour le ténor amoureux et les répétitions syllabiques saugrenues du fils Bruschino (mio-mio ; pentito-tito-tito). Au total, c’est une œuvre charmante, bien dans la veine comique et absurde de Rossini que ce Signor Bruschino. Kaminski souligne que « entre les mains d’une équipe joyeuse, Il Signor Bruschino peut faire un effet comparable. » (à celui de l’Italienne à Alger).

 

Et ce fut bien la réussite de cette représentation ! Bien qu’en version de concert, elle fut particulièrement jouée : des coups de canne irrités du vieux Bruschino, pour remplacer les coups d’archet pendant l’ouverture, aux diverses interventions du chef d’orchestre dans l’action, en passant par les interpellations du claveciniste et l’engagement théâtral de tous les interprètes. A la tête d’un Orchestre national d’Ile de France particulièrement en forme, Enrique Mazzola démontre toute sa maîtrise de ce répertoire. Son interprétation est enlevée, malicieuse, parfois un rien grinçante mais toujours d’une grande élégance, soulignant à plaisir l’absurde et l’ironie de cette farce, sans jamais sombrer dans la vulgarité. 

 

Tomasz Kumiega est un commissaire très convaincant, à la voix parfaitement projetée et au jeu amusant. Le fils Bruschino de João Pedro Cabral est un fils imbecile et soumis, particulièrement reussi et théâtralement et vocalement. La Marianna de Sophie Pondjiclis est plus décevante : quoique dotée d’un beau tempérament et prenant à l’évidence plaisir à son rôle de soubrette insolente, la voix est affectée d’un vibrato trop large et trop lourd. Christian Senn décline son malicieux personnage d’aubergiste avec talent et bonheur. Une belle prestation bouffe appuyée par une belle voix de baryton, ample et sonore, et par une technique époustouflante. De la même façon, Domenico Balzani présente un tuteur clinquant, intéressé et crédule. Le timbre est superbe et la voix se plie à une palette d’effets d’interpretation remarquable. 

 

Maxim Mironov séduit de prime abord par un chant au phrasé d’une grande élégance et un timbre clair et mat de ténor léger. Très vite son Florville montre de superbes qualités techniques et une aptitude réjouissante à la virtuosité. Chantal Santon-Jeffery est un peu sur la réserve en début de soirée mais, manifestement très à l’aise dans cette tessiture centrale, déploiera progressivement une Sofia rouée et manipulatrice. L’aigu est alors assuré et rayonnant et la voix pleine et un rien corsée. Alessandro Corbelli est quant à lui un immense Bruschino. La voix est belle, superbement projetée et l’ecriture de ce rôle bouffe ne révèle aucune faille ni limite. Bien au contraire, le chanteur donne l’impression d’etre au sommet de son art vocal et scénique. Il est à lui seul un spectacle, un opera tout entier, tant il explore toutes les facettes de son personnage : barbon irrité, puis crédule,  émouvant, frôlant le désespoir, facétieux enfin.... Ses « che caldo » resteront dans la memoire d’un public ravi ! 

 

C’est très clairement à la qualité technique des interprètes et à leur engagement théâtral, à la malicieuse direction d’Enrique Mazzola et surtout au plaisir manifeste qu’ils éprouvent, à leur joie que l’on doit le grand succès de cette très belle soirée.

 
16 juin 2017 - Il Signor Bruschino (Rossini) au Théâtre des Champs Elysées.

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