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Operaphile

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Comptes rendus de spectacles lyriques... entre autres choses....


24 juin 2019 - Iphigenie en Tauride (Gluck) au Théâtre des Champs Elysées.

Publié par Jean Luc sur 29 Juin 2019, 14:07pm

Catégories : #Opera baroque mis en scene, #Opera mis en scene

La création de la version de Gluck du thème très célèbre a l’époque d’Iphigenie en Tauride fut rendue compliquée par  la rivalité avec Piccini qui s’était d’ailleurs vu chargé par l’Opéra de créer un opéra sur le même sujet. C’est la protection de la reine Marie Antoinette qui permit à Gluck de créer l’ouvrage le 18 mai 1779. Ce fut un succès considérable et, contrairement à beaucoup d’autres opéras, ce succès ne se démentit jamais par la suite si l’on veut bien oublier une courte éclipse entre la 400eme en 1821 et la reprise au Theatre-Lyrique de 1868. Il faut dire que l’œuvre, tout en répondant parfaitement à l’esthétique de l’époque est un chef d’œuvre d’inventivité (la tempête qui débute l’oeuvre et la façon dont elle s’insère dans l’action du Ier acte en est une illustration) et de caractérisation dramatique. Trois des personnages principaux sont hantés par leur passé dramatique et des actes horribles, et l’œuvre rend particulièrement cette noirceur tragique.

 

La mise en scène de Robert Carsen (déjà ancienne puisque créée pour Chicago en 2007) s’appuie précisément sur cette noirceur. Des chanteurs et danseurs en tenues noires, un dispositif scénique de trois énormes murs noirs sur lesquels sont inscrits les noms des protagonistes du drame originel : Agamemnon, Clytemnestre et Iphigénie. Seuls des éclairages crus mais parcimonieux, l’éclat métallique des poignards et les reflets de l’eau qui figure le sang versé viennent trouer ce noir omniprésent et profond. Aucun accessoire, aucun effet pour l’intervention finale et salvatrice de Diane.... tout se déroule dans ce cadre pesant et unique. Ce n’est qu’au final, que le décor se soulèvera partiellement, laissant apparaître une lumière très vive et un sol blanc sur lesquels se détachent les protagonistes en contre jour. De l’évidente complicité entre la mise en scène de Carsen et le beau travail chorégraphique de Philippe Giraudeau naît cette intensité dramatique qui ne relâche à aucun instant.

 

On retrouve la même intensité dans la direction de Thomas Hengelbrock qui, à la tête d’un Balthasar-Neumann-Ensemble très inspiré, propose une lecture très subtile, pleine de nuances et qui épouse parfaitement le travail de Carsen. L’équilibre de cette interprétation est impeccable et les chœurs intégrés à la masse de l’orchestre dans la fosse sont également irréprochables.

 

Gaëlle Arquez réussit une prise de rôle éblouissante. Le rôle semble écrit pour elle tant il correspond à ses moyens vocaux. Le timbre est superbe, la voix est sonore et parfaitement uniforme sur tout le registre : graves sombres et aigus précis et expressifs. Elle sait jouer avec des effets qui transmettent tour à tour au public effroi, terreur, amour fraternel, compassion, espérance, vengeance, révolte. A ses immenses qualités vocales s’ajoutent des dons évidents de tragédienne dont elle adopte la posture hiératique et le geste ample et lent. La perfection du style, la qualité et la sensibilité du chant atteignent des sommets dans le célèbre « Ô malheureuse Iphigénie » et peut être plus encore si c’est possible dans la prière du IV « Je t’implore et je tremble ô Déesse implacable ». C’est cette interprétation magnifique et qui fera très probablement date qui est saluée par une ovation du public au rideau.

 

Une même ovation saluera le travail tout aussi exceptionnel de Stéphane Degout qui nous livre un Oreste torturé, dévoré par son crime. Servi par une diction remarquable et un timbre enchanteur et d’une homogénéité sans faille, son interprétation est poignante. Le chant est dépouillé, pur, tout en délicatesse et en nuances. Ajoutons à cette interprétation vocale magistrale un talent d’acteur qui plie son corps et les ombres projetées à l’expression de ces émotions contradictoires qui le déchirent.

 

Face à lui le Pylade de Paolo Fanale est également touchant. De ce rôle difficile à interpréter car d’une cohérence moindre que les deux protagonistes principaux, Paolo Fanale, ténor au très beau timbre, tire le meilleur en imposant une véritable présence scénique et en faisant de son personnage un acteur important du drame qui se noue. Si la diction est parfois un peu trop nasale pour être vraiment impeccable, le style a quant à lui parfaitement intégré l’art de la déclamation à la française, superbement maîtrisé. Son « Unis dès la plus tendre enfance », tout en nuances et en simplicité, débarrassé d’effets superflus, est une grande réussite. Le duo avec Stephane Degout (« Et tu prétends encore que tu m'aimes ») est un moment superbe, qui met en évidence l’affrontement des deux personnages tout en assumant avec délicatesse l’ambiguïté du texte et de la situation.

 

Alexandre Duhamel est un Thoas cruel et sinistre, parfaite incarnation du tyran. La voix est puissante, bien adaptée au rôle et là encore une interprétation authentiquement théâtrale soutient le chant. Les seconds rôles sont tous tenus avec talent et engagement et il faut saluer Catherine Trottmann, Charlotte Despaux, Victor Sicard et Francesco Salvadori (assez remarquable en Scythe)

 

Ce travail collectif sert avec un bonheur très rarement égalée une partition magistrale qui mérite d’être ainsi jouée. Débarrassée des effets faciles ou des poncifs d’interprétation dont on affuble parfois la musique baroque, cette Iphigenie est un des moments les plus intenses de cette saison.

 

Programme et distribution : 

 

Christoph Willibald Gluck (1714-1787)

Iphigénie en Tauride

Tragédie lyrique en quatre actes

Livret en français de François Guillard

Créé le 18 mai 1779 à Paris, à l’Académie Royale de Musique (salle des Tuileries).

 

Iphigénie : Gaëlle Arquez

Oreste : Stéphane Degout

Pylade : Paolo Fanale

Thoas : Alexandre Duhamel

Diane & seconde prêtresse : Catherine Trottmann

Un Scythe : Francesco Salvadori

Première prêtresse & Femme grecque : Charlotte Despaux

Un ministre du sanctuaire : Victor Sicard

 

Mise en scène et lumières : Robert Carsen

Metteur en scène associé : Christophe Gayral

Chorégraphie : Philippe Giraudeau

Décors et costumes : Tobias Hoheisel

Lumières : Robert Carsen, Peter van Praet

 

 

Balthasar-Neumann-ensemble

Balthasar-Neumann-Chœur

Direction musicale : Thomas Hengelbrock

 

Crédits photographiques : © Vincent Pontet

24 juin 2019 - Iphigenie en Tauride (Gluck) au Théâtre des Champs Elysées.
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