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Operaphile

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Comptes rendus de spectacles lyriques... entre autres choses....


29 mai 2019 - Agrippina (Haendel) au Théâtre des Champs Elysées.

Publié par Jean Luc sur 31 Mai 2019, 12:59pm

Catégories : #Opera baroque version concert

 

 

Triomphe de la saison du Carnaval de 1710 du théâtre San Giovanni Grisostomo de Venise, Agrippina est le troisième opéra d’un Haendel alors âgé de 24 ans. C’est aussi la dernière œuvre de son périple italien. Fortement influencée par le livret de Vincenzo Grimani, puissant cardinal-diplomate, par ailleurs impresario et propriétaire du théâtre, l’œuvre est avant tout vénitienne. Reprenant de nombreux thèmes de ses compositions italiennes, Haendel les adapte avec brio au ton cynique et au climat érotique d’un livret également très politique, fourmillant d’allusions que le public de l’époque décodait aisément (ainsi le personnage de l’empereur Claude serait une allusion directe au pape Clément X auquel s’opposait le cardinal Grimani). L’écriture vocale est conçue pour l’exceptionnelle distribution de la création : notamment Margherita Durastanti (Agrippina), Carli (Claudio), les Boschi...

 

Le Théâtre des Champs-Elysées accueillait donc cette production en tournée européenne, production qui rassemble une alléchante distribution, propre à redonner à cet opéra l’éclat de sa création.  

 

Il Pomo d'Oro est dirigé avec énergie et enthousiasme par un Maxim Emelyanychev inspiré, qui donne à entendre une version originale d’Agrippina. La sonorité de Il Pomo d’Oro est toujours aussi brillante et l’ensemble se plie à merveille à la volonté de son chef de souligner finement les audaces et les contrastes d’une partition dont l’intense expressivité est parfaitement rendue. Cependant, certains choix sont un peu dommageables à cette remarquable prestation musicale : certes l’œuvre est longue mais les coupures qui affectent les arias sont à mes yeux discutables : portant souvent sur les reprises da capo, elles déséquilibrent l’œuvre en renforçant l’importance des récitatifs et « modernisent » l’écoute à l’excès, au détriment du style opera seria et de l’esthétique baroque. 

 

Dans cette version de concert, les chanteurs réunis ce soir ont tous des voix de premier plan, soignent particulièrement la caractérisation de leurs personnages et font preuve de vrais talents d’acteurs. A commencer par le Lesbo du baryton Biagio Pizzuti, qui parvient à exister en dépit de son caractère utilitaire et peu servi par la partition. Andrea Mastroni est un Pallante de haut vol, au timbre chaud qui distille avec talent le caractère sinueux de son personnage. Ses graves parfaitement timbrés et projetés sont impressionnants. Carlo Vistoli nous livre un Narciso moins manipulateur, moins sournois, plus fidèle à Agrippina. Son timbre est toujours aussi beau, aussi touchant, et la qualité du chant est exceptionnelle. A plusieurs reprises, on se dit que le rôle d’Ottone lui irait à merveille. 

 

Gianluca Buratto a une très belle voix de basse mais il passe un peu à côté du personnage libidineux  et veule de l’empereur Claude. Très touchant dans sa belle interprétation de « Vieni cara ». L’aigu est beau et sonore mais la basse semble un peu en difficulté dans « Cade il mondo » qui sollicite trop le bas de la tessiture et qui amène quelques notes peu sonores et détimbrées. Cependant sa projection très englobante, aérienne, son aisance dans l’aigu imposent un empereur plus séduisant que ridicule. Remplaçant Marie-Nicole Lemieux dans Ottone, Xavier Sabata s’acquitte à merveille de ce personnage honnête et comme perdu dans cet embrouillamini d’intrigues et de trahisons croisées. Le timbre velouté et la voix très expressive sont idéals pour ce rôle et son sublime  et émouvant « Voi che udite il mio lamento » est un très grand moment.

 

Elsa Benoit réussit également totalement sa Poppea. La voix est ample, bien projetee et sait se plier avec aisance à une belle expressivité et aux intentions d’une interprète accomplie qui donne à voir toutes les facettes d’un personnage assez complexe. La ligne de chant est irréprochable et le style maîtrisé et élégant. Seule petite réserve, un aigu qui, parfois, manque un peu de brillance.

 

Franco Fagioli se délecte manifestement de son Nerone adolescent qu’il nous sert pervers, lubrique, sot et veule jusqu’à la caricature. Presque trop d’ailleurs. Comme souvent, il en fait presque trop mais on ne peut que s’incliner devant le panache, l’audace et la réussite. La pyrotechnie est toujours aussi bluffante, le sens du bel canto, de sa technique et de ses excès, toujours aussi accompli et chacune de ses interventions est un pur moment de grâce, dont on retiendra tout particulièrement un Sotto il lauri ébouriffant.

 

Cette très belle distribution est dominée par une Joyce Di Donato au sommet de son art. Le chant est d’une précision diabolique, la voix se plie à la moindre intention de la chanteuse. Actrice autant qu’interprète, elle joue comme je l’ai rarement entendu de toutes les facettes d’un personnage très complexe : impératrice inflexible, mère aimante et abusive, femme rusée et sournoise, personnage violent ou séducteur... sa prestation est fascinante. D’autant plus que Joyce Di Donato est en totale maîtrise d’impressionnants et puissants moyens vocaux, qui lui autorisent des aigus solaires, des vocalises acrobatiques conduites avec aisance et un grand naturel, et des trilles aériens. Chaque effet est pensé voulu et géré à la perfection. Elle est manifestement parfaitement à son affaire et son enthousiasme est entrainant. J’ai été particulièrement impressionné par son « Pensieri, voi mi tormentate » , souvent entendu en concert, qui est ce soir une pure leçon de bel canto dans laquelle toutes les techniques du chant baroque semblent utilisées au service de l’émotion avec un immense talent. Son dernier air « Se vuoi pace » fait apparaître une Agrippina enfin (?) apaisée et lui vaut une nouvelle ovation du public.

 

 

Programme et distribution : 

 

Georg Friedrich Haendel (1685-1759)

Agrippina 

Dramma per musica en 3 actes

Livret en italien de Vincenzo Grimani

Créé à Venise, Teatro San Giovanni Grisostomo, en janvier 1710 selon toutes probabilités.

 

Agrippina : Joyce Didonato

Poppea : Elsa Benoit

Claudio : Gianluca Buratto

Ottone : Xavier Sabata 

Nerone : Franco Fagioli

Pallante : Andrea Mastroni

Narciso : Carlo Vistoli

Lesbo : Biagio Pizzuti

 

Il Pomo d'Oro

Direction musicale : Maxym Emelyanychev 

 

 

Crédits photographiques : © Javier del Real 

 
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