Créé le 19 janvier 1853 au Teatro Apollo de Rome, Il Trovatore connut un succès immédiat. Pas moins de 230 représentations entre 1853 et 1856 un peu partout dans le monde et un immense succès à Naples. Il fut représenté à Paris, au Théâtre-Italien, le 23 décembre 1854. Une version française, avec un livret de Pacini, fut créée pour l’Opéra de Paris ou elle fut représentée le 12 janvier 1857 (salle Le Peletier).
Ce succès ne s’est jamais démenti depuis la création et nous conduit à cette reprise de la production de 2016 d’Alex Ollé (voir ICI ce que j’en disais en 2016). Ce succès, c’est d’abord et avant tout celui de la musique de Verdi qui se déploie avec une inventivité extraordinaire sur la trame tragique de l’œuvre et qui finit par construire une sorte d’opéra italien idéal, dans lequel se succèdent avec un égal bonheur d’inspiration tous les numéros du genre : chœurs, airs, cabalettes, duo, trio, quatuors... Les ensembles choraux et les grands airs abondent, et sont particulièrement exigeants pour les cinq principaux protagonistes à qui Verdi ne laisse aucune sécurité vocale et musicale. L’écriture pour chacun d’eux est particulièrement exigeante et inscrit ces rôles parmi les plus complets que puisse affronter chacune des voix. Par sa date de création, Le Trouvère se trouve à la croisée des chemins, entre l’héritage bel cantiste de la première partie du siècle dont les traces abondent, et l’expressivité affirmée et plus « brute » qui va se déployer dans Aida ou Don Carlos ou chez Meyerbeer et dans le grand opéra français.
Cette partition particulièrement flamboyante s’appuie pourtant sur un livret dont la complexité est un peu indigeste et aurait pu déranger le spectateur. D’autant que les ressorts dramatiques sont des plus caricaturaux au plan de la tragédie tout en étant absents de la scène et simplement rapportés par les récits : l’enlèvement de Manrico, le supplice de la mère d’Azucena, la mort de l’enfant, le duel, l’arrestation de Manrico, l’exécution de Manrico, etc. Dans ce livret de style Troubadour qui frise souvent le ridicule, les personnages sont affublés d’une psychologie plus que sommaire : c’est évident pour les deux rivaux amoureux mais Leonora n’est pas bien attendrissante non plus. Seule Azucena prend du relief, de l’humanité.
Je n’ai malheureusement pu assister qu’à la première partie de la représentation de ce 24 janvier mais je tenais malgré tout à partager mes impressions sur les deux premiers actes.
Le temps n’a apporté aucune bonification à la mise en scène confuse d’Alex Ollé, qui se borne à une transposition dont le sens échappe et, pire, en l’absence totale de direction d’acteurs montre des incohérences qui font parfois ricaner le public…. Seules les belles lumières d’Urs Schönebaum ont un intérêt.
J’ai trouvé la direction de Carlo Rizzi particulièrement intéressante. Certes, on pourrait lui reprocher certains alanguissements excessifs mais la précision de sa lecture rend toute sa beauté à la partition de Verdi et fait superbement sonner l’orchestre de l’Opéra, dont les couleurs sont particulièrement mises en valeur. Enfin, cette direction est parfaitement respectueuse des chanteurs qu’elle accompagne avec respect et une attention soutenue.
Très attendue dans cette deuxième Leonora (après celle de La Forza, voir ICI), Anna Pirozzi se montre très convaincante, très à l’aise, notamment dans les deux grands airs du I : le style est impeccablement verdien, rien n’est escamoté. Pas d’esbroufe et beaucoup de sincérité dans ce chant qui s’appuie sur un medium superbe, des graves somptueux et une émission puissante. On regrettera seulement une certaine dureté dans le suraigu qui nuit à l’incarnation.
J’ai été beaucoup moins séduit par le Manrico de Yusif Eyvazov. Le timbre est souvent ingrat, l’émission semble plusieurs fois au bord de l’étranglement et la diction très approximative mais reconnaissons une réelle élégance dans le « Deserto sulla terra ». L’acteur enfin ne m’a pas semblé au cours de cette première partie ni des meilleurs ni des plus convaincants.
En Azucena, Judit Kutasi est autrement plus convaincante. La voix se déploie avec une impressionnante homogénéité sur la totalité du rôle qui exige autant des graves sonores et ronds que des aigus tranchants. L’incarnation de cette femme égarée dans sa folie et son besoin imposé de vengeance est très réussie et « Stride la vampa » est bouleversant.
Mais du quatuor indispensable à cet opéra, dont Caruso disait qu’il suffisait pour s’assurer le succès de réunir les quatre plus grandes voix du monde, c’est Etienne Dupuis qui m’a semblé dominer la distribution en cette première partie. Il présente un Conte di Luna beaucoup plus subtil que ce que l’on en voit habituellement, servant le rôle avec une grande élégance et transformant le côté libidineux du personnage en un détachement érotique cynique très intéressant. Le « Il balen del suo sorriso » est un sommet, servi par une diction et une projection impeccables
Le Ferrando de Roberto Tagliavini est tout aussi excellent qu’en 2016. Dès le prologue, très réussi, il fait preuve d’un chant de grande classe, technique irréprochable, émission très naturelle et timbre chaud. Marie-Andrée Bouchard-Lesieur est une suivante de grande qualité qui donne la réplique sans pâlir à côté des moyens considérables d’Anna Pirozzi. Enfin le Ruiz de Samy Camps que je n’ai pu entendre que dans les courtes interventions de la scène du couvent m’a semblé particulièrement intéressant.
Les Chœurs de l’Opéra national de Paris assurent leur partie avec leur qualité habituelle, notamment le prologue et le chœur d’entrée du II.
Crédits photographiques : © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris
Programme et distribution :
Giuseppe VERDI (1813-1901)
IL TROVATORE
Opéra en quatre parties
Livret en italien de Salvatore Cammarano et Leone Emanuele Bardare d’après la pièce El Trovador d’Antonio Garcia Gutierrez
Créé à Rome, Teatro Apollo, le 19 janvier 1853
Il conte di Luna : Étienne Dupuis
Leonora : Anna Pirozzi
Azucena : Judit Kutasi
Manrico : Yusif Eyvazov
Ferrando : Roberto Tagliavini
Ines : Marie-Andrée Bouchard-Lesieur
Ruiz : Samy Camps
Mise en scène : Alex Ollé
Décors : Alfons Flores
Costumes : Lluc Castells
Lumières : Urs Schönebaum
Chef des Chœurs : Alessandro di Stefano
Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris
Direction musicale : Carlo Rizzi
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