La création d’Andrea Chénier à la Scala le 28 mars 1896 fut un énorme triomphe, bienvenu pour Umberto Giordano qui venait de connaitre trois échecs retentissants successifs. Andrea Chénier devint dès lors l’un des opéras le plus populaires en Italie et dans le monde entier, à la curieuse exception de la France où il ne s’imposa jamais vraiment complètement. L’opéra est aujourd’hui assez peu représenté malgré tout : peut-être parce que l’esthétique musicale du vérisme connait une forme d’éclipse, plus probablement parce que la production requiert des moyens considérables de mise en scène historique à laquelle le livret d’Illica laisse assez peu de possibilités de marge et surtout une distribution conséquente (14 rôles doivent être distribués) avec un trio ténor-baryton-soprano qui nécessite des artistes de tout premier plan, aux capacités vocales considérables.
Le livret de Luigi Illica est une vraie réussite, mêlant habilement des événements historiques à des éléments romancés. Les personnages de Chénier et de Madeleine de Coigny ont réellement existé et André Chénier a effectivement été guillotiné place de la Nation le 25 juillet 1794 (2 jours avant la chute de Robespierre…) et enterré dans une fosse commune au cimetière de Picpus. Madeleine de Coigny a également existé sous le nom de Aimée de Coigny. Arrêtée en France après son retour d’exil, sa beauté aurait ému Chénier qui lui aurait dédié, de sa geôle de St Lazare, l’Ode pour une jeune captive. Mais l’histoire d’amour entre eux est une invention romanesque d’Illica. Aimée de Coigny soudoiera son geôlier et réussira à s’échapper de la prison de Saint Lazare et ne décédera qu’en 1820 après avoir été une intime de l’impératrice Joséphine.
La production en version de concert sied plutôt bien à l’ouvrage dont elle fait ressortir toute la richesse orchestrale. La musique est puissante, traversée par une tension dramatique palpable, d’un lyrisme inspiré, et émaillé de citations musicales comme « La Marseillaise », « Ça ira » ou la « Carmagnole ». Daniele Rustioni est parfaitement à l’aise dans ce répertoire qu’il dirige de façon magistrale, rendant avec talent la multiplicité des affects et des émotions, respectant la puissance sonore de la partition sans jamais céder à la facilité. Sa direction réellement très inspirée s’appuie sur un Orchestre et des Chœurs de l’Opéra de Lyon dans une forme proprement éblouissante et dans un engagement total qui ne se dément à aucun moment. La progression dramatique, parée d’une infinité de couleurs, est remarquablement conduite. Son attention permanente à chacun des chanteurs et aux équilibres est une des raisons de la très belle représentation de ce soir.
Issus du Lyon Opera Studio ou des Chœurs de l’Opéra de Lyon, les seconds rôles sont tous fort bien tenus. Parmi eux certains sont particulièrement remarquables, comme la Bersi de Thandiswa Mpongwana particulièrement intense, servie par un timbre soyeux et coloré de mezzo soprano. Citons aussi l’ « Incroyable » du ténor Filipp Varik, impeccable de style et de ligne, à la diction exceptionnelle et à l’interprétation venimeuse et sournoise à souhait. J’ai également particulièrement apprécié Alexander de Jong, au très beau baryton, à la voix parfaitement projetée et au chant très précis qui se joue du double rôle de Fléville et de Mathieu. La basse Hugo Santos est également impeccable dans le double rôle de Dumas et de Schmidt et donne envie de l’entendre dans des rôles plus étoffés. Robert Lewis fait aussi une belle composition du rôle pas si facile que ça de l’Abbé. J’ai en revanche plus de réserve pour le Roucher de Pete Thanapat, peut être un peu souffrant mais qui était peu sonore ce soir et dont les phrasés semblaient comme empâtés. De même la comtesse de Sophie Pondjiclis, comme sa Madelon, m’ont semblé un peu en dessous du reste de la distribution, la voix semblant voilée et ternie dès qu’on s’élevait au-dessus du medium et perdant son épaisseur dans le grave.
La tenue des trois rôles principaux a atteint de tels niveaux qu’il sera difficile d’échapper au dithyrambe.
Le Gérard de Amartuvshin Enkhbat est prodigieux de puissance sonore et d’incarnation de ce rôle difficile dont il rend parfaitement crédible le revirement. La vois est toujours aussi somptueuse, ronde, pleine, très homogène sur la totalité d’un registre exceptionnel de baryton. Arrogant, méchant, revanchard, il sait aussi colorer son chant d’une mélancolie touchante. Son air d’entrée (« …Son sessant’anni …») est d’une maîtrise impressionnante, comme le « Nemico della Patria » qu’il conduit en le modulant progressivement et qui lui vaudra une immense ovation.
Anna Pirozzi est tout aussi impressionnante en Madeleine de Coigny démontrant une nouvelle fois qu’elle est à un stade de sa carrière où elle semble tout pouvoir chanter avec un égal bonheur. La voix est évidemment puissante, se jouant des tutti orchestraux qu’elle survole d’aigus ronds et d’une grande beauté. Mais la palette des couleurs qu’elle apporte à son personnage, qu’elle conduit de l’insouciante adolescente à la femme murie apr le destin tragique qui la conduit à l’échafaud est proprement stupéfiante. Ses différentes interventions sont saluées par de très longs applaudissements mais sa « Mamma morta » a été particulièrement et très longuement acclamée tant l’interprétation en était bouleversante.
Dans le rôle-titre, Riccardo Massi ne dépare pas cette distribution d’exception. De ce rôle exigeant et particulièrement lourd, il arrive à tirer le meilleur parti. Son Improvviso du I est un très grand moment, comme son «Come un bel dì di maggio» au si beau phrasé. La voix est sonore et très bien projetée, s’équilibrant bien, de timbre et de puissance, avec les deux autres interprètes du trio. Le chant est souvent raffiné, les aigus percutants et le duo final avec son déluge orchestral est parfaitement maitrisé et équilibré avec Anna Pirozzi.
La représentation s’est achevée sur de très longs applaudissements et de véritables ovations, pour le trio de chanteurs, le chef, l’orchestre et les Chœurs. Plutôt rare à Paris, mais tellement mérité pour cette mémorable représentation.
Crédits photographiques © Pedro Octavio Diaz (c) Jean-Yves Grandin
Programme et distribution :
Andrea Chénier, opéra en quatre actes de Umberto Giordano (1867-1948)
Livret en italien de Luigi Illica
Créé le 28 mars 1896 à Milan (teatri alla Scala)
André Chénier : Riccardo Massi
Madeleine de Coigny : Anna Pirozzi
Charles Gérard : Amartuvshin Enkhbat
La Comtesse de Coigny / Madelon : Sophie Pondjiclis
Bersi, femme de chambre de Mme de Coigny : Thandiswa Mpongwana
L’abbé : Robert Lewis
Roucher : Pete Thanapat
Fléville / Mathieu : Alexander De Jong
L’Incroyable : Filipp Varik
Dumas / Schmidt : Hugo Santos
Fouquier-Tinville : Kwang-Soun Kim
Un majordome : Antoine Saint-Espes
Orchestre de l’Opéra de Lyon
Chœurs de l’Opéra de Lyon, direction Benedict Kearns
Direction musicale : Daniele Rustioni
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