Projet très longuement mûri par Charles Gounod, Faust fut refusé par l’Opéra de Paris. Accepté par le Théâtre-Lyrique dans un premier temps, la mise en répétition de l’ouvrage fut repoussée à plusieurs reprises par la direction du théâtre. La création fut plutôt bien accueillie mais l’ouvrage ne dépassa pas la 57ème représentation. Repris au Châtelet en 1862, les droits furent finalement rachetés par l’Opéra et la création eut lieu en 1869. Au gré des reprises, Gounod modifia son œuvre et supprima les dialogues au profit de récitatifs dès 1860. L’œuvre fut reprise dans les principaux théâtres étrangers au début des années 1860. Œuvre éminemment populaire, Faust est un des plus grands succès internationaux de l’opéra français ; rien qu’à Paris, cet opéra a connu plus de 3000 représentations. Il fut aussi le premier opéra français à être intégralement radiodiffusé et enregistré au disque.
Cette production de l’Opéra de Lille présente la structure originale de l’œuvre, en un prologue et quatre actes. Il s’agit donc de la version du 19 mars 1859 et non de la version « grand opéra » du 3 mars 1869 donnée à l’Opéra qui est celle à laquelle nos oreilles sont tellement habituées. Disparaissent ici certains des tubes de l ‘œuvre comme « Le veau d’Or », « Avant de quitter ces lieux », le chœur « Gloire immortelle de nos aïeux » ainsi que le ballet de La nuit de Walpurgis. En revanche, on y gagne une cabalette pour Faust après « Salut demeure chaste et pure » (« C’est l’enfer qui t’envoie »)
La mise en scène de Denis Podalydès est simple, très respectueuse du livret et de la partition. Les décors sont simples, d’inspiration souvent un peu foraine, et permette de caractériser efficacement et très sobrement les divers lieux de l’action : la chambre de Faust, la maison de Marguerite, l’église, la prison, l’échafaud. La direction d’acteurs est soignée et efficace, au profit d’une définition respectueuse des personnages : un Faust dépressif et velléitaire, un Méphistophélès roublard et trivial, une Marguerite naïve puis insensée. Les dialogues parlés sont parfaitement restitués par les chanteurs qui ont une élocution parfaitement compréhensible. Les lumières de Bertrand Couderc sont particulièrement réussies, notamment pour les scènes qui se déroulent dans une obscurité transparente, soulignant la noirceur de Méphistophélès mais aussi celle de Faust.
A la tête de l’orchestre de Lille, Louis Langrée prend plaisir à diriger ces quatre heures de musique. L’orchestre sonne parfaitement, les différents pupitres sont parfaitement harmonisés et mis en valeur. La masse sonore est souvent imposante mais ne couvre pas les chanteurs auxquels une attention de tous les instants est accordée par le chef. Beaucoup de ruptures, de changements de rythmes, parfois volontairement un peu heurtés, beaucoup aussi de passages tout en nuances qui alterne avec des tonitruances au style presque pompier. Le chœur de l’Opéra de Lille est également en grande forme et fait de ses interventions de très beaux moments. Une réussite totale !
En Dame Marthe, Marie Lenormand est une amusante matrone, très théâtrale, qui parvient avec talent à rester juste à la limite de la carricature et du style boulevardier. Anas Séguin, dans un rôle de Wagner un peu plus copieux que d’habitude fait entendre un fort beau baryton qu’on a envie de retrouver bientôt. Juliette Mey est impeccable dans un Siebel adolescent, amoureux transi, dans lequel son très joli timbre fait merveille. Le Valentin de Lionel Lhote est également de très belle facture : la voix est ample, sonore et dispense beaucoup d’émotion dans la scène de sa mort.
Vannina Santoni se saisit de belle façon de Marguerite dont elle cisèle l’évolution de la jeune fille innocente et naïve, à l’amoureuse incandescente et à la meurtrière puis enfin à la folie. Prestation magistrale ! Un peu monolithique et un peu sur la réserve en première partie, elle atteint des sommets d’émotion dans la seconde, notamment avec le « Il ne revient pas » et tout au long de la scène finale. Le seul (petit) reproche qu’on pourrait lui faire, est celui d’une diction française moins nette que celle des autres artistes.
Provocant, roublard, grossier, virevoltant sans cesse, le Méphistophélès de Jérôme Boutillier est une prestation irréprochable. Fripé, un peu sale, négligé, la silhouette déséquilibrée par un ventre proéminent et une attitude scoliotique, il déploie une voix saine et agile qui fait merveille dans le rôle, même si le bas du registre est parfois un peu limité. Ce diable amuse et inquiète à la fois, il est très humain en somme, reflet impeccable de la mauvaise conscience du Faust. Savoureuse interprétation.
Julien Dran quant à lui est un Faust à la diction française magnifique. Le soin apporté au texte, à la diction, à son rendu est évident et participe de l’immense émotion que ce Faust nous donne. Son interprétation d’un Faust dépressif, pris entre sa concupiscence et sa conscience, passant des élans superbes de « Salut demeure chaste et pure » à une interprétation presque effrayante de « C’est l’enfer qui t’envoie » fera date. La voix est sûre, impeccablement projetée, le timbre est chaud et très beau et le chanteur use avec talent du diminuendo et dispense des aigus rayonnants. Un très, très grand Faust qui a donné beaucoup de bonheur à un public qui l’a longuement ovationné.
Cette production est ainsi une véritable réussite, très applaudie et qui fait salle comble. Au-delà de la curiosité de retrouver la version originelle de ce Faust tellement souvent donné, on est surpris par une forme de cohérence retrouvée de l’œuvre qui donne tout son intérêt à cette production.
Courez-y !
Crédits photographiques : © Stefan Brion
Programme et distribution :
FAUST, opéra en cinq actes de Charles GOUNOD (1818-1893) – version originale de 1859 avec dialogues parlés.
Livret en français de Jules Barbier et Michel Carré
Créé à Paris (Théâtre Lyrique) le 19 mars 1859
Dr Faust : Julien Dran
Méphistophélès : Jérôme Boutillier
Marguerite : Vannina Santoni
Valentin : Lionel Lhote
Siebel : Juliette Mey
Dame Marthe : Marie Lenormand
Wagner : Anas Séguin
Le mendiant : Bruno Shraen-Vanpeperstraete
Comédiens : Alexis Debieuvre, Léo Reynaud
Danseuses : Julie Dariosecq, Elsa Tagawa, Victoire Cheurfa
Mise en scène : Denis Podalydès
Décors : Éric Ruf
Costumes : Christian Lacroix
Lumières : Bertrand Couderc
Chorégraphe : Cécile Bon
Chœur de l’Opéra de Lille
Orchestre National de Lille
Direction musicale : Louis Langrée
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