Alcina est créée dans le nouveau théâtre de Covent Garden (inauguré en 1732), juste après l'échec relatif d'Ariodante (janvier 1735). Avec Alcina, opéra une nouvelle fois tiré du Roland Furieux de l’Arioste, Haendel résiste à Porpora et à l’Opera of the Nobility, entreprise concurrente qui l’a dépouillé peu avant de la plupart de ses chanteurs stars, notamment Farinelli. Alcina reprend une histoire connue de tous à l'époque et recourt à toutes les ressources et effets spéciaux de "l'opéra magique". L’ouvrage, qui comporte un nombre impressionnant d’arias devenues ultra célèbres, connaitra un beau succès avec 18 représentations au cours de la saison avant de sombrer rapidement dans l’oubli jusqu’à la renaissance haendélienne du milieu du XXe siècle et à l’engouement de Joan Sutherland pour ce beau rôle de reine magicienne, dépouillée de ses pouvoirs par la passion amoureuse.
Depuis lors, Alcina est devenu un véritable tube de l’opéra baroque, les productions se multipliant à l’envi. Le Théâtre des Champs-Elysées a d’ailleurs déjà donné l’ouvrage lors de la saison précédente (A lire ici). Cette version de concert donnée au Théâtre des Champs-Elysées s’inscrit dans ce foisonnement et a été sans conteste une des meilleures représentations d’Alcina qu’il m’ait été donné d’entendre.
Il faut saluer en tout premier lieu la superbe interprétation de cet ouvrage par Philippe Jaroussky et son ensemble Artaserse. Bien sûr, Jaroussky qui a figuré à de nombreuses reprises dans les distributions de cet opéra, connaît à merveille l’ouvrage et les difficultés qu’il représente pour les chanteurs. Il opte dès l’ouverture pour des tempi soutenus et même assez rapides, comme un défi lancé aux interprètes. Il dirige Artaserse avec fluidité et souplesse, soutenu en cela par un continuo absolument magnifique, au sein duquel se distingue le théorbe de Miguel Rodriguez. La formation instrumentale produit une exécution d’un rare beauté, multipliant les nuances, les changements d’atmosphère, accompagnant les interprètes avec une attention soutenue. Les accompagnements au violon solo, violoncelle solo, au hautbois ou aux cors, sont somptueux et servent superbement les chanteurs solistes.
La distribution de cette version de concert est quasi sans défaut. À commencer par la prise de rôle de Kathryn Lewek qui sait plier son organe de soprano colorature aux exigences d’un rôle de femme complexe. Toute en tendresse dans « Si, son quella », bouleversante dans « Ah mio cor », fragile et rageuse dans « Ombre pallide », elle parvient à coups de pianissimi célestes, de cadences incroyables et d’aigus impériaux (jusqu’au contre-fa) à nous captiver sans relâche tant son incarnation de la magicienne est brillante.
Face à elle, le Ruggiero de Carlo Vistoli est également à un niveau d’excellence rarement atteint dans ce rôle. Les récitatifs sont ciselés avec une attention de chaque instant, le timbre conserve toutes ses couleurs, chatoyantes, sur la totalité d’un registre particulièrement homogène, et donne à entendre toute la complexité de son personnage tout en rendant crédibles ses volte-face. Il est ainsi, par exemple, capable de passer d’un « Verdi prati » tout en sobriété et à la ligne de chant impeccable, à un « Mi Lusingha » superbement orné et à un « Ste nell’incarna » féroce avec un da capo brillant et des cadences époustouflantes.
Lauranne Oliva est tout en légèreté dans le rôle de Morgana dans lequel elle déploie des aigus très purs et très lumineux. Virtuose dans « Tornami a vagghegiar », elle sait aussi s’abandonner à la mélancolie du « Credete al moi dolore ». La Bradamante de Katarina Bradic est également investie et intéressante mais si la technique est particulièrement remarquable, la voix est moins bien projetée et tend à se détimbrer dans le medium. L’Oronte de Zachary Wilder est un bel exemple de perfide, servi par de beaux aigus qui couronnent une voix très homogène au timbre naturel et masculin. Le Melisso de Nicolas Brooymans est très convaincant.
Le public a réservé un authentique triomphe aux musiciens et aux chanteurs, longuement et justement applaudis, à l’issue de cette Alcina tout à fait impressionnante qui restera un très grand souvenir !
Crédits photographiques © Jean-Yves Grandin et Françoise Laugier-Morun
Programme et distribution :
ALCINA, dramma per musica en trois actes de Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
Livret anonyme en italien, d’après Orlando furioso de L’Arioste
Créé le 16 avril 1735 à Londres (Covent Garden)
Alcina : Kathryn Lewek
Ruggiero : Carlo Vistoli
Morgana : Lauranne Oliva
Bradamante : Katarina Bradić
Oronte : Zachary Wilder
Melisso : Nicolas Brooymans
Ensemble Artaserse
Philippe Jaroussky | direction
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