La création de Roméo et Juliette au Châtelet en 1867 fut un triomphe, atteignant la 100e représentation dès la 1re année et étant repris cette même année à Londres, Dresde et New York, puis les années suivantes un peu partout dans le monde (La Scala en 1868). La création au Palais Garnier (28 novembre 1888) imposa l’ajout d’un ballet et marqua le début d’un succès durable (639 représentations dans le seul Opéra de Paris à ce jour). Marquée par l’abondance –parfois raillée- de duos amoureux, l’œuvre est d’une grande force orchestrale et nécessite un chef familier de ce répertoire et un couple d’amoureux investis et crédibles.
Disons-le d’emblée j’ai été déçu par la direction de Clelia Cafiero qui n’a su trouver les accents de la musique romantique française qu’en deuxième partie du spectacle. Les trois premiers actes ont été une caricature de grand opéra à la française, et se sont le plus souvent résumés à un orchestre appliqué et tonitruant et à une direction assez insouciante des chanteurs qui se sont ainsi trouvés confrontés à des difficultés supplémentaires. Ces problèmes ont été largement résolus dans les actes IV et V au long desquels on a retrouvé la délicatesse et les nuances qui caractérisent la belle musique de Gounod.
Heureusement, le plateau vocal était suffisamment aguerri pour faire face et séduire malgré tout le spectateur tout au long de cette soirée dédiée à Jose Van Dam. De presque tous les interprètes de cette soirée, on doit saluer un remarquable sens de la diction et un réel engagement scénique dans cette version de concert.
A commencer par la spectaculaire Juliette de Kathryn Lewek dont l’interprétation intelligente nous fait suivre avec passion l’évolution de son personnage de la jeune fille naïve à l’amoureuse désespérée. L’aigu est facile, rond, brillant, le medium très beau et les vocalises sont d’une précision irréprochable. Le chant est conduit avec beaucoup d’élégance et les nuances sont variées et très nombreuses. Cette très belle interprétation culmine dans un air du poison (acte IV) époustouflant de rage, d’amour et de désespoir. Cela lui vaudra une longue ovation à la fin de l’air et, bien sûr, aux saluts.
Charles Castronovo a semblé plus mal à l’aise en première partie de soirée. La faute à cet orchestre survitaminé ou à une fatigue vocale ? Si le legato, la ligne de chant sont impeccables, le timbre sonne comme un peu engorgé et les aigus ne sont chantés que forte, amenant un messa di voce un peu amputé sur « Ah ! Lève-toi, soleil ! ». Néanmoins, même si la psychologie de Roméo semble lui rester assez étrangère, il donne la réplique avec sureté à Kathryn Lewek dans les nombreux duos d’amour. Mais il réussit un dernier acte tout à fait bouleversant ce qui rachète tout le reste.
Paul Gay est un Frère Laurent de grand luxe. La voix est large, profond juste ce qu’il faut pour incarner ce personnage austère et complexe dont la bonté va précipiter la venue du drame. Son air du breuvage est d’une très grande qualité.
Habitué du rôle de Mercutio, Philippe-Nicolas Martin y fait preuve de ses habituelles qualités. La voix est belle et ample, le style d’une grande élégance, la diction millimétrée et son interprétation de l’air de la Reine Mab est un vrai beau moment.
Léo Vermot-Desroches est un très beau Tybald. L’étendue de sa voix, la clarté du timbre, la précision de la ligne de chant sont mis au service d’une belle incarnation de son personnage rageur et frustré.
Éléonore Pancrazi malgré une projection un peu courte chante un Stéphano pétillant et dont la témérité est bien mise en avant. Les ornements qu’elle pose sur son air sont d’un très bon goût.
Tous les autres « petits » rôles sont parfaitement distribués et assumés sur scène à commencer par la Gertrude de Marie-Ange Todorovich, et si l’on veut bien oublier les problèmes de justesse du Capulet de Marc Barrard.
Les chœurs ont été excellents, constituant un personnage à part entière et sachant incarner les différentes situations qui leur échoient.
Belle soirée en définitive, marquée principalement par la Juliette de Katryn Lewek, réellement exceptionnelle dans ce rôle emblématique du répertoire français.
Crédits photographiques : © Tom Gachet
Programme et distribution :
ROMEO ET JULIETTE, Opéra en 5 actes de Charles GOUNOD (1818-1893)
Livret en français de Jules Barbier et Michel Carré d’après Shakespeare.
Créé à Paris, Théâtre lyrique du Châtelet, le 27 avril 1867.
Juliette Capulet : Kathryn Lewek
Roméo Montaigu : Charles Castronovo
Frère Laurent : Paul Gay
Mercutio : Philippe-Nicolas Martin
Stephano : Éléonore Pancrazi
Benvolio : Abel Zamora
La nourrice : Marie-Ange Todorovitch
Tybalt : Léo Vermot-Desroches
Pâris : Yuriy Hadzetskyy
Le Comte Capulet : Marc Barrard
Le Duc de Vérone : Julien Ségol
Frère Jean : Mathieu Gourlet
Gregorio : Maurel Endong
Chœur de chambre de Rouen et Chœur Sorbonne-Université, direction Frédéric Pineau
Orchestre National de France
Direction musicale : Clelia Cafiero
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