La création d’Ermione à Naples fut un échec total, entrainant son retrait de l’affiche et sa disparition des représentations qu’il ne retrouvera qu’en 1977 à Sienne, en version concertante, puis en 1988 à Naples. L’histoire met en jeu des sentiments complexes autour d’un entrelacs d’aspirations amoureuses : Oreste aime Ermione qui aime Pirro qui aime Andromaque qui reste fidèle à son défunt époux, Hector. Ermione finira par arracher le meurtre de celui qu’elle aime à celui qui l’aime avant de sombrer dans une folie destructrice et de reprocher ce meurtre à celui qu’elle a manipulé. Il semble que lors de la création Naples n’ait pas été sensible à cet opéra et à son argument, « trop moderne, trop tragique, trop français » pour reprendre les mots de Stendhal.
Cette œuvre rare est un objet particulier dans la production de Rossini : le sujet à l’antique, les audaces de composition, les influences françaises et l’écriture qui semblent annoncer les grands opéras romantiques. De plus l’ouvrage exige de réunir une distribution importante mais surtout d’excellent niveau pour affronter l’écriture extrêmement exigeante des différents rôles, à commencer par l’écrasant rôle d’Ermione, qui occupe presque intégralement le deuxième acte.
Karine Deshayes continue ici, à l’Opéra de Marseille, son exploration des rôles créés par Isabella Colbran, compagne de Rossini. Elle est proprement stupéfiante en Ermione, rôle dans lequel son timbre rond et sa voix particulièrement homogène sur toute son étendue se déploient avec bonheur. Le style rossinien est sans faille et on est très rapidement emporté par sa diction précise, par des nuances et des inflexions dont les effets dramatiques sont certains et par un chant d’une souplesse, d’une rapidité et d’une hauteur qui ne sacrifie jamais à la facilité ou à la virtuosité gratuite. La performance qui est la sienne au deuxième acte, dans ce qui ressemble déjà à une grande scène de folie comme en écriront Bellini et Donizetti, est un moment d’une tension dramatique rare. Sa capacité à alterner des moments d’une infinie douceur avec des éclats vengeurs et déments fait régner le plus grand silence dans une salle attentive qui lui offre une ovation.
Teresa Iervolino est une très belle Andromaca. Son mezzo séduisant se pare de couleurs qui peuvent être sombres et sait créer empathie et émotion pour cette mère prête au sacrifice. Son « Ombra del caro sposo » est un des moments forts de la soirée.
Levy Sekgapane est parfaitement distribué en Oreste. Son redoutable air d’entrée est exécuté avec maestria, la virtuosité étant impressionnante et enlevant l’auditeur à la hauteur incroyable du chant. Il lui vaudra une belle ovation du public marseillais. Même si je suis habituellement peu sensible à ces timbres de ténor léger, la performance est ici remarquable, d’autant que le ténor parvient, au cours de la représentation, à donner à son personnage, grâce à une très belle projection notamment, une réelle profondeur psychologique.
Enea Scala m’a moins convaincu. Certes son Pirro est très engagé et il affronte avec bravoure les difficultés d’un rôle écrit pour un baryténor. Le timbre est superbe mais la ligne de chant est souvent disloquée par la primauté donnée à la puissance d’émission sur l’esthétique belcantiste. Ceci nuit considérablement à l’incarnation du personnage et à l’émotion que l’on ne retrouve que lorsque le ténor choisit d’alléger sa voix dans des moments plus tendres, plus élégiaques. En revanche les hésitations du personnage, ses volte-face, ses fureurs angoissées sont peu perceptibles dans un chant un peu monolithique. Mais Enea Scala ne démérite aucunement et incarne un Pirro viril à la brutalité un peu caricaturale.
Ce quatuor assez exceptionnel est parfaitement accompagné par des comprimari d’excellent niveau, à commencer par le remarquable Pilade de Matteo Macchioni ou la belle basse de Louis Morvan dans un Fenicio convaincant.
Michele Spotti se dépense sans compter pour assurer des équilibres subtils, à la tête d’un orchestre de l’Opéra de Marseille particulièrement alerte et exécutant avec une belle précision les crescendos « signature » rossinienne par excellence. Sa direction fougueuse mais toujours parfaitement maitrisée et son attention millimétrée aux chanteurs permettent à la représentation de donner toute sa dimension tragique à l’œuvre. L’orchestre est emporté par une très belle vague belcantiste dans laquelle les bois brillent particulièrement, et même si les cuivres et les percussions sont davantage en difficulté avec les subtilités de la partition.
Cette version de concert a rendu justice de très belle façon à une œuvre injustement oubliée et dont ces deux représentations marqueront peut-être le retour en grâce.
Crédits photographiques : © Christian Dresse
Programme et distribution :
ERMIONE, Opéra tragique en 2 actes de Gioacchino Rossini (1792-1868)
Livret en italien de Andrea Leone Tottola, d’après Andromaque de Jean RACINE
Création à Naples (Teatro San Carlo), le 27 mars 1819
Ermione : Karine DESHAYES
Andromaca : Teresa IERVOLINO
Cleone : Marina FITA MONFORT
Cefisa : Mathilde ORTSCHEIDT
Pirro : Enea SCALA
Oreste : Levy SEKGAPANE
Pilade : Matteo MACCHIONI
Fenicio : Louis MORVAN
Attalo : Carl GHAZAROSSIAN
Orchestre et Chœur de l’Opéra de Marseille
Direction musicale Michele SPOTTI
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