Verdi devait un opéra au San Carlo et finit, après avoir renoncé au Roi Lear, à décider de mettre en musique un livret écrit par Scribe pour Auber quelque 20 ans plus tôt : Gustave III ou le Bal Masqué. Construit autour d’un fait historique – l’assassinat de Gustave III de Suède à la toute fin du XVIIIe siècle -, le sujet a inquiété la censure napolitaine qui a exigé de multiples et itératives modifications visant à éviter toute représentation d’un lien avec la monarchie dans une période où les attentats étaient nombreux. Devant les exigences de la censure, Verdi renoncera et confiera la création de son Bal masqué au Teatro Apollo de Rome où la censure est un peu moins pesante. La création est un succès total et l’ouvrage sera peu à peu repris sur toutes les scènes.
Ce Bal masqué est une œuvre un peu hybride, mêlant la verve de l’opéra italien à des inspirations prises près de l’opéra-comique ou du grand opéra à la française. Dépourvu de cabalettes, l’œuvre marque un tournant dans la composition verdienne, privilégiant les modulations et les atmosphères, tragiques notamment. Histoire d’amour, d’amitié, de jalousie et de mort, Un Bal masqué réclame une distribution exemplaire et un chef capable de faire vibrer son orchestre aux nombreuses couleurs de la partition.
Après le San Carlo de Naples (Lire le compte rendu ICI), l’Opéra de Paris accueille l’Amélia d’Anna Netrebko et pour ce faire réemploie la pesante production signée par Gilbert Deflo. Vieille production (elle date de 2007), elle se caractérise par un recours au monumental qui, avec le temps, confine au grotesque (les aigles gigantesques noirs ou blancs selon l’atmosphère, les monumentaux « dragons » de l’antre d’Ulrica) La direction d’acteurs est quasi absente, ce qui conduit les interprètes, confrontés à l’immensité du plateau vide, à des poses fort convenues et hiératiques, tout ceci étant vieillot et un tantinet ridicule. Seul le tableau de la scène finale du bal apporte un peu de sensibilité et de beauté. Mais au moins n’est-on pas encombré par une lecture à tiroirs ou égocentrée de l’œuvre.
Heureusement, il y a Speranza Scapucci en fosse pour nous faire oublier cette mise en scène pesante et nous emmener sur les sommets de la musique verdienne. Le geste est ample et la direction particulièrement vive et tonique, conduisant l’orchestre et les chœurs de l’Opéra vers toutes les nuances requises par la partition du Bal Masqué. Les alternances de moments tourbillonnants et de pages sensibles et poignantes sont particulièrement réussies.
Anna Netrebko reste impressionnante avec cette voix large, puissante, dramatique et cette remarquable technique vocale qui lui permet de rendre avec un bonheur égal les émotions de son personnage. Les sons filés sont superbes même si peut être moins abondants qu’autrefois. « Ecco l'orrido campo » est exemplaire tant les nuances d’expression (de la terreur à la douleur intime) sont maîtrisées. Evidemment attendue sur le « Morrò, ma prima in grazia », elle y livre une prestation d’anthologie, à faire pleurer les pierres et qui déclenche une ovation de la salle. Néanmoins, on doit relever le caractère souvent un peu approximatif de la diction, un recours trop fréquent aux attaques par en-dessous, des poses trop étudiées et une entrée qui nous a fait un peu peur tant la ligne semblait instable.
Matthew Polenzani affronte crânement le rôle de Riccardo, rôle lourd, émaillé de nombreux airs dont l’écriture n’est pas des plus naturelles ni des plus faciles. La vaillance est manifeste, la diction d’une clarté remarquable et la technique absolument irréprochable. Le timbre est un peu ingrat, « à l’ancienne » mais la prestation du ténor est excellente et culmine dans un très beau « Forse la soglia attinse... ma se m'è forza ».
Étienne Dupuis fait une prise de rôle en Renato et le moins que l’on en puisse dire est que c’est une vraie réussite, malgré un timbre qui peut paraître un peu trop clair pour le rôle. « Alzati… Eri tu che macchiavi » était bouleversant : la rage désespérée, jalouse et haineuse que le baryton y mettait était magnifique et impressionnante. Tout au long de la soirée, il a aussi paru beaucoup plus à l’aise dans l’incarnation théâtrale de son personnage que les deux précédents qui semblaient comme empesés à ses côtés.
L’Ulrica d’Elizabeth DeShong était absolument parfaite, inquiétante à souhait (ce qui était moins le cas à Naples), mais toujours avec une humanité confondante. Le registre grave est somptueux et la voix se plie sans effort aux intentions de l’interprète. La longueur de souffle est impressionnante et permet de tenir un superbe legato
Sara Blanch, très à l’aise sur la scène est un Oscar crédible, juvénile et sautillant. Les moyens sont superbes, malgré un volume plus faible que ceux des autres interprètes, mais ils ne sont pas à mon sens ceux du rôle. Si la prestation est globalement agréable, il y a dans le chant quelque chose d’un peu abrupt dans qui ne sied guère à Oscar.
Les seconds rôles ont été d’un excellent niveau, en particulier Christian Rodrigue Moungoungou qu’on réentendra avec plaisir. Les chœurs ont fait vivre l’action avec leur efficacité habituelle, quoiqu’ils aient manqué parfois d’un peu de précision.
Les fans d’Anna Netrebko, présents en masse dans la salle ont assuré un très grand succès – fort mérité - à cette représentation, qui s’est conclue sur de nombreux rappels aux saluts.
Crédit photo photographiques © Benjamin Girette
Programme et distribution :
UN BAL MASQUE, opéra en trois actes de Giuseppe VERDI (1813-1901)
Livret en italien de Antonio Somma, d’après Scribe
Créé le 17 février 1859 à Rome (Teatro Apollo)
Riccardo : Matthew Polenzani
Renato : Etienne Dupuis
Amelia : Anna Netrebko
Ulrica : Elizabeth DeShong
Oscar : Sara Blanch
Silvano : Andres Cascante
Samuel : Christian Rodrigue Mougoundgou
Tom : Blake Denson
Un Giudice : Ju In Yoon
Un servitore d’Amelia : Se-Jin Hwang
Mise en scène : Gilbert Deflo
Décors et costumes : William Orlandi
Chorégraphie : Micha Van Hoecke
Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris
Direction musicale : Speranza Scapucci
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