Le Prophète est l’archétype du Grand Opéra, genre dominant à Paris au XIXe siècle. Ce genre lyrique qui repose sur une trame historique se singularise par sa démesure tant en termes musicaux (importance des effectifs de l’orchestre, chœurs imposants, difficultés techniques des rôles, présence de « stars ») qu’en termes de spectacle (ballet du IIIe acte, effets de mise en scène saisissants, décors grandioses, costumes luxueux). Le Prophète obéit à toutes ces définitions avec excellence. Les styles musicaux sont variés et nombreux (romance à deux, grands chœurs, valse, galop, quadrille, marche solennelle, grands airs…), comme les innovations avec le chœur d’enfant, l’orgue en complément de l’orchestre ou l’orchestre de scène par exemple). Les tableaux se succèdent dans des styles très différents : pastorale du début, scènes de bataille, lac gelé pour le ballet des patineurs (sur patins à roulettes), couronnement dans la cathédrale de Münster, effondrement et incendie final…
La création en 1849 est marquée par un luxe inouï des décors et, pour la première fois à l’Opéra, par l’usage de la lumière électrique. La distribution comptait Pauline Viardot, Roger, Levasseur et Brémont. Lors de la première étaient dans la salle, excusez du peu, Chopin, Verdi, Théophile Gautier, Delacroix, Tourgueniev et Berlioz. Le succès fut considérable et installa durablement Meyerbeer au sommet de l’art lyrique. L’œuvre ne quitta guère l’affiche à Paris jusqu’en 1912, année au cours de laquelle, elle atteindra sa 573ème représentation. Le succès est aussi international : les créations se succèdent à Londres, en Allemagne, en Italie, à New York et en Amérique du Sud. Après le milieu du XXème siècle toutefois, l’œuvre devient extrêmement rare sur les scènes jusqu’à la « redécouverte », récente et encore timide des opéras de Meyerbeer.
Le Prophète est un opéra est assez sombre et marqué par une totale absence d’optimisme. Despotes, révolutionnaires exaltés et lâches, peuple manipulé et crédule, mère possessive et dominatrice, héros velléitaire et cruel.
A la tête de l’Orchestre de chambre de Genève, Marc Leroy-Calatayud rend parfaitement justice aux beautés et aux excès de la partition. Grandiose quand il le faut, tournoyant souvent et délicatement suave à certains instants, le rendu orchestral est très réussi et entraine l’auditeur dans les rebondissements politiques et les affres des personnages. Au regard de la dimension colossale de la partition, on ne peut lui reprocher que quelques décalages, notamment avec et au sein du trio des anabaptistes. Si l’Ensemble vocal de Lausanne est d’une précision remarquable, il aurait pu aligner un effectif plus important. Quoi qu’il en soit, on est séduit par la qualité de la diction, qualité invariable dans les différents styles incarnés par le Chœur. La Maîtrise des Hauts-de-Seine prend quant à elle en charge, avec un excellent niveau, le célèbre chœur d’enfants de la scène du Sacre.
Il faut un ténor d’exception pour affronter le rôle de Jean de Leyde, et pour incarner ce personnage complexe et somme toute assez peu reluisant. John Osborn est bien distribué dans ce rôle qu’il connait pour l’avoir enregistré et interprété par le passé. La voix est restée particulièrement claire et l’aigu est triomphant. Il a paru un peu en retrait au cours des deux premiers actes mais comment ne pas être impressionné par l’écriture de ce rôle, particulièrement tendue. Particulièrement maitre de ses beaux moyens sur la suite de l’œuvre, il délivre un beau Jean, à la diction française irréprochable.
Succéder à Pauline Viardot dans le rôle redoutable de Fidès est un défi, parfaitement relevé par Marina Viotti qui domine toute la distribution, par ailleurs d’excellent niveau. Le timbre est splendide et la voix semble capable de toutes les nuances, de toutes les inflexions, parcourant l’écriture particulièrement large avec un égal bonheur. C’est une véritable démonstration artistique que donne Marina Viotti, dont l’interprétation est incandescente et dramatique, soutenue par un art consommé d’une sobre gestuelle tragique et sobre.
Emma Fekete est un soprano léger au timbre un peu acide et encore vert qui peine un peu à incarner l’évolution de son personnage : de par ses moyens vocaux et son timbre, elle est plus à l’aise dans la jeune fille naïve des deux premiers actes que dans la Berthe vengeresse de la suite de l’opéra. Mais elle sait se couler dans son duo avec Marina Viotii au IV avec une souplesse et une homogénéité des timbres et des techniques qui fait mouche.
Jean-Sébastien Bou fait une fois de plus étalage de ses belles qualités d’acteur en incarnant un Oberthal inquiet et autoritaire, servi par sa voix très bien projetée. Des trois anabaptistes, Marc Scoffoni se détache nettement face à un Christian Zaremba moins percutant et alors que Samy Camps, malgré un très beau timbre et un bel engagement, semble en difficultés
Soirée d’exception donc servie par des interprètes de très haut niveau et dans un français exceptionnel. Elle donne envie de revoir l’œuvre dans une version scénique qui en exalte la dimension colossale et excessive.
Le public a longuement applaudi cette très belle production.
Crédits photographiques : (c) Jean-Yves Grandin / Enrico Aliotti
Programme et distribution :
Giacomo MEYERBEER (1791-1864)
LE PROPHETE
Grand opéra en cinq actes
Livret en français d’Eugène Scribe
Créé le 16 avril 1849 à l’Opéra de Paris (Salle Le Peletier)
Fidès : Marina Viotti
Jean de Leyde : John Osborn
Berthe : Emma Fekete
Oberthal : Jean-Sébastien Bou
Jonas : Samy Camps
Mathisen : Marc Scoffoni
Zacharie : Christian Zaremba
Orchestre de chambre de Genève
Ensemble Vocal de Lausanne
Nouvelle Maîtrise des Hauts-de-Seine, direction Mathieu Poulain
Direction musicale : Marc Leroy-Calatayud
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