Cette série de représentation de Satyagraha marque l’entrée de Philip Glass au répertoire de l’opéra de Paris. L’œuvre, créée en 1980, est très représentative de l’art de la composition de Glass. La répétition de motifs qui se transforment progressivement confère à l’ensemble une dimension hypnotique et profondément poétique.
L’argument est dépourvu d’intrigue et évoque la période sud-africaine du jeune Gandhi, de son éveil à la politique à l’élaboration du concept de non-violence. L’opéra est construit en trois actes, chacun autour d’une personnalité liée à Gandhi : Léon Tolstoï avec qui il correspondit, le poète Rabindranath Tagore qui le soutint, et Martin Luther King, autre penseur de la non-violence.
Le caractère peu construit de cette trame est accentué jusqu’à l’extrême par les choix de mise en scène. Chanteurs et personnages ne correspondent plus et les quatre personnages centraux sont portés par des acteurs silencieux, perchés sur une sorte de balcon. Les chanteurs sont donc loin de tout personnage, interprétant une intrigue complexe, largement portée par les mouvements des corps et la danse. L’ensemble est assez saisissant, se coule parfaitement dans l’univers hypnotique et onirique de la musique, souligne la violence des situations et l’acharnement parfois sadique sur les corps et donne toute sa dimension au manifeste politique qu’est Satyagraha, qui en sanskrit signifie « force de la vérité ».
Petite déception en revanche avec le décor unique de Christian Friedländer qui ne mise ni sur la beauté ni sur les effets. Plateau de théâtre ou studio de répétition, il a probablement pour objectif de questionner le rapport du théâtre et de la politique mais cette mise en abyme un peu désuète ne soutient pas vraiment l’importance donné au mouvement par la mise en scène et la chorégraphie.
La troupe de danseurs venus d’horizon très divers et réunis pour l’occasion est époustouflante de fluidité et d’endurance. Présente sur scène en quasi permanence, interagissant avec les chanteurs, notamment le contreténor, elle contribue puissamment au succès de ces représentations.
Le plateau vocal réuni est également de très haut niveau et très convaincant.
Modifier la distribution pour confier le rôle de Gandhi à un contreténor en place du ténor pour lequel le rôle est écrit est un pari audacieux. Anthony Roth Costanzo le relève avec talent et énergie. Certes le haut du registre a tendance à blanchir un peu, faute à la fatigue ou à une écriture qui n’est pas pensée pour cette tessiture mais la projection et l’articulation de la voix ainsi que la puissance de l’interprétation sont remarquables tout comme l’engagement scénique qui, notamment au II, est constant avec des danseurs qui le bousculent et le frappent sans cesse. Son personnage passif et innocent est au cœur de la démonstration.
L’attention se concentre inévitablement sur les qualités vocales des interprètes, en grande partie privés de leurs personnages. Le timbre de Nicky Spence (ténor) s’allie remarquablement bien avec celui d’Anthony Roth-Costanzo. Ilanah Lobel-Torres délivre des aigus ronds et scintillants de soprano. Le baryton Davóne Tines utilise toute la palette de couleurs de son timbre malgré une présence scénique moins assurée que celle des autres chanteurs. Deepa Johnny est une excellente mezzo-soprano au timbre tout à fait séducteur et à la voix très bien conduite. Le baryton Amin Ahangaran, au vibrato énergique, convainc par une présence scénique forte. Enfin, Nicolas Cavallier met sa basse parfaitement projetée au service de son timbre coloré et contrasté. J’ai été un peu moins convaincu par Adriana Bignagni Lesca (mezzo-soprano) dont la projection et le volume sont trop irréguliers et par la soprano Olivia Boen dont le timbre présente quelques acidités.
La direction d’Ingo Metzmacher se déploie dans une harmonie parfaite avec les intentions de la mise en scène et ce qui est donné à voir au spectateur sur le plateau. Le choix d’un tempo lent met en avant les subtilités de la partition et les ruptures de rythme dans l’inlassable répétition des motifs. Il colore avec brio les boucles musicales écrites par Philip Glass, et l’orchestre tout comme les Chœurs de l’Opéra se plient avec beaucoup de réussite à ses choix.
Satyagraha est un spectacle total, dont les différents aspects sont très bien maitrisés dans cette très belle production. Les acteurs de ce succès seront longuement et chaleureusement applaudis par un public manifestement conquis.
Crédits photographiques : © Yonathan Kellerman / OnP
Programme et distribution :
SATYAGRAHA, Opéra en trois actes de Philip Glass (1937- )
Livret en sanskrit de Constance de Jong d’après la Bhagavad-Gita
Créé à Rotterdam (Stadsschouwburg) le 5 septembre 1980.
Anthony Roth Costanzo, contre-ténor
Ilanah Lobel-Torres et Olivia Boen, sopranos
Davóne Tines et Amin Ahangaran, barytons
Adriana Bignagni Lesca, alto
Deepa Johnny, mezzo-soprano
Nicky Spence, ténor
Nicolas Cavallier, basse
Danseurs : Alexander Bozinoff, Lorrin Brubaker, Jeremy Coachman, Jonathan Fredrickson, Marion Gautier de Charnacé, Awa Joannais, Héloïse Jocqueviel, Payton Johnson, Rachel McNamee, Mermoz Melchior, Adrien Ouaki, Ido Toledano
Mohandas Karamchand Gandhi : Vedanth Ramesh
Eric Fardeau: Léon Tolstoï
Robert Georges : Rabindranath Tagore
Abdel Soufi : Martin Luther King, Jr.
Mise en scène et chorégraphie : Bobbi Jene Smith, Or Schraiber
Décors : Christian Friedländer
Costumes : Wojciech Dziedzic
Lumières : John Torres
Dramaturgie : Jacob Mallinson Bird
Orchestre et Chœurs de l’Opéra national de Paris
Cheffe des Chœurs : Ching-Lien Wu
Direction musicale : Ingo Metzmacher
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