Lucie de Lammermoor est l'adaptation française en trois actes de la célèbre Lucia di Lammermoor. Bien qu’ayant connu un véritable triomphe lors de la première en 1839, l’œuvre sera ensuite éclipsée par la version italienne tout au long du XXe siècle.
L’œuvre est une véritable adaptation et non une simple traduction. Les différences entre les deux versions sont nombreuses. Lucie est le seul personnage féminin alors qu’elle est accompagnée d’Alisa dans la version italienne, le rôle de Gilbert est étoffé par rapport à Nomanno et profondément transformé, le rôle du chapelain est réduit, le rôle de Lucie est écrit plus haut que celui de Lucia, certains morceaux ont été retravaillés et resserrés, etc.
Disons-le d’emblée, cette production est assez inégale et conforte l’idée que la version italienne est supérieure à la version française.
La faute en premier lieu à une mise en scène qui semble dépourvue de cohérence et multiplie, à défaut d’une lecture innovante ou approfondie, les effets dont beaucoup confinent au grotesque ou au simple mauvais goût. Ainsi Alisa est ressuscitée en rôle muet et dénudé, proie d’appétits sexuels grossiers et mal dirigés, Henri fait de la musculation en se faisant tripoter par Gilbert, Lucie et Henri partagent leur chambre d’enfants d’où une allusion inaboutie à un inceste (?), le cadavre d’Arthur est accroché au mur de la chambre nuptiale (par la frêle Lucie ?), Lucie se promène avec le cœur d’Arthur à la main. Tout ceci dans des décors assez ordinaires, avec une action contrainte en permanence par le plateau tournant qui assure les changements d’atmosphère à défaut de ceux des décors. La direction d’acteurs est très léchée pour les solistes mais tout à fait inexistante pour les mouvements d’ensemble et les choristes qui ne parviennent ainsi pas à dépasser le caractère un tantinet ridicule de situations dans lesquels les plonge la mise en scène. Tout ceci est bien regrettable d’autant que l’argument central de l’œuvre – une femme isolée dans un monde d’homme et simple objet de leurs projets politiques – est très en résonnance avec les questionnements de nos sociétés contemporaines et suffirait à construire un manifeste féministe percutant.
La direction de Speranza Scapucci est également décevante. Si on retrouve bien la nervosité habituelle de cette cheffe souvent remarquable, celle-ci est ici excessive, soulignant les effets, brusquant les tempi, changeant de tempi sans trop d’égards pour le plateau, privilégiant le volume sur les équilibres entre pupitres. L’orchestre, comme les chœurs, sonnent encore beaucoup trop fort pour cette troisième, et les solistes doivent affronter cette tempête sonore.
Heureusement, la distribution fait face avec talent et professionnalisme. A commencer par la Lucie de Sabine Devieilhe, irréprochable au plan vocal et très engagée au plan scénique. La voix est superbement projetée, les nuances sont brillantes, parfaitement étudiées en regard de l’action. Tout le vocabulaire belcantiste y passe avec un abattage stupéfiant : variations, trilles, ornementations en tous genres, suraigus percutants et lumineux, notes filées… Si sa Lucie, conformément à cette version française est plus légère, plus jeune, moins sombre que Lucia, elle est tout à fait convaincante et offre une scène de folie remarquable qui lui vaudra une ovation méritée.
Tout aussi remarquable et acteur consommé, Etienne Dupuis est un frère égoïste, sombre, à la violence mal contenue. Le timbre est superbe, la voix sonne haut et clair, la maitrise technique est superbe, appuyée sur un legato sans faille. Ceci donne au personnage une dimension maléfique et perverse très réussie notamment dans le duo avec Lucie au II.
Léo Vermot-Desroches semble un peu moins à l’aise scéniquement lors de ses premières apparitions. Il gagnera rapidement en confiance et en expressivité, faisant de son Edgard un héros romantique désespéré. Le timbre est superbe même s’il devient un peu trop nasal à mon goût dans l’émission forte, que le volume sonore de l’orchestre lui impose hélas à plusieurs reprises. Mais la scène finale qui lui incombe et qui débute par le redoutable « Tombes de mes aïeux », est exécutée magistralement et lui vaudra une longue ovation.
On remarque assez instantanément Yoann Le Lan qui est un Gilbert sournois, malveillant et traitre à tous sauf à lui-même. Le timbre est séduisant, la voix bien sonore et le jeu très convaincant.
Arthur est confié à Sahy Ratia, convaincant dans ce rôle peu servi par la partition. Enfin, à écouter Edwin Crossley-Mercer on se prend à regretter que le rôle du chapelain ne soit pas plus développé tant le chant est impeccable et servi par un timbre rond et chatoyant.
Cette très belle distribution a fait montre d’une excellente diction française, parfaitement compréhensible et les qualités vocales remarquables ne peuvent que faire regretter les limites de cette production qui eut pu faire date du seul fait de ce beau plateau.
Crédits photographiques : © Herwig Prammer
Programme et distribution :
LUCIE DE LAMERMOOR, Opéra en trois actes de Gaetano Donizetti (1797-1848)
Livret en français d’Alphonse Royer et Gustave Vaëz, d’après le dramma tragico de Salvatore Cammarano et le roman La Fiancée de Lammermoor de sir Walter Scott.
Création à Paris (Théâtre de la Renaissance), le 6 août 1839.
Mise en scène : Evgeny Titov
Décors : Lizzie Clachan
Costumes : Emma Ryott
Lumières : Fabiana Piccioli
Lucie Ashton : Sabine Devieilhe
Edgard Ravenswood : Léo Vermot-Desroches
Henri Ashton : Étienne Dupuis
Lord Arthur Bucklaw : Sahy Ratia
Raymond Bidebent : Edwin Crossley-Mercer
Gilbert : Yoann Le Lan
Élisa : Élise Maître (comédienne)
Chœur accentus, dir. Christophe Grapperon
Insula Orchestra
Direction musicale : Speranza Scappucci
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